Au Pays des Radasses

Balancez-leur les radasses et qu'ils s'en aillent au diable !
 
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 Une journée à l'Atelier

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Simon Temple
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MessageSujet: Une journée à l'Atelier   Jeu 13 Sep - 16:30

Simon réglait en cet instant une commande de tissus pour l'atelier. La plupart étaient destinés à la couturière portugaise, vu que beaucoup de commandes la concernaient. Le livreur commença à présenter pour vérification tout ce qui avait été demandé par l'Atelier, avant de déposer les pans sur les bras tendus de Simon. Vinrent s'empiler sur les bras de l'Huissier successivement camocas, dentelle, soieries, damassés, et autres tissus de couleurs variés, qui montèrent si haut que Simon se retrouva privé de sa vue.

Mais j'vois plus rien !

Le livreur ne sembla guère se préoccuper de la cécité soudaine de l'Huissier, et repartit aussi sec pour poursuivre ses livraisons. Simon grommela quelques invectives colorées comme "rognure d'ongles", "''spèce de crêpe suzette" et pesta contre Murphy pris d'une irrésistible envie de le faire chuter à terre.

Rhaaa l'greffier, va voir ailleurs si j'y suis !

Simon commença à compter les marches, il y en avait treize.

Alphabet, Bêtise, Croissant, Domino, Eglantine, Fourrure, Génisse, Hidiot, Intrépide, Jaunisse, Krakoukasse, Limonade, Martingale.
Jaunisse, tu es plus haute que d'habitude aujourd'hui, c'pas sérieux tout ça !


Bon, une porte, deux portes, la troisième porte "Croissant" était celle de la portugaise, et Simon voyait la fin de son calvaire approcher. Il partit du postulat que celle-ci était ouverte, mais le choc assez violent qu'il subit lui comprendre que non, Clarinha fermait la porte de sa pièce attribuée. A moins que ça ne soit encore un coup des lutins, vous savez, ceux qui vous piquent une unique chaussette, ou qui rangent les clés dans le pot de sucre.

Aïe. Maudits lutins, j'vous aurai un jour, foi d'Simon !

Il tenta d'une main d'attraper la poignée, mais cela fit dangereusement valser la pile de tissus. Il réussit tout de même à frapper à la porte, espérant que la couturière était là.

Clarinha !

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Clarinha
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Ven 14 Sep - 8:52

J'achevais d'assembler l'escoffion que porterait ma maîtresse aux joutes du Lavardin. Une fois encore, je me trouvais à Paris, et non auprès d'elle ; quitte à devoir coudre, autant le faire dans un lieu plaisant. Et la vie de ma maîtresse me laissait souvent seule ; c'était un confort pour moi d'avoir une pièce dédiée dans cette Tour Jean Sans Peur, où je pouvais remplir mon ouvrage et me trouvais à portée des plus grands marchés d'étoffe, en Île-de-France, pour lui offrir le meilleur. Un jour, peut-être me demanderait-elle plus de constance à son côté. En attendant, je jouissais de la liberté d'organisation et de mobilité qu'elle me donnait, et me plaisant presque inconditionnellement dans ce lieu familier - pour un peu, familial.

Boum boum !

Je relevais la tête de mon ouvrage. On frappait lourdement, maladroitement à ma porte.


-« Clarinha ! »

Oh non, pas lui...

-« Embostelhada ! » Pestais-je à voix basse. Je posais l'escoffion et plantais mon aiguille de fil d'or dedans, pour ne point la perdre. J'allais à la porte, et l'ouvris lentement, affectionnant un air profondément maussade.
Il ne dura pas, toutefois...


-« Oh ! O drap de Flandrech para o tenoue do cardinal ! »

Je saisis au vol le tissu qui était tout en haut de la pile. Je désespérais de voir jamais venir ce drap d'un rouge profond, intense, riche et coûteux.

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Ven 14 Sep - 12:04

Simon ne put remarquer l'air maussade de la couturière, parce qu'il n'y voyait rien du tout vu tout ce qu'il trimballait. Le fait de voir disparaitre 10cm de pile devant son nez le réjouit, puisqu'il pouvait espérer désormais regarder ou il mettait les pieds.

Ah ! de la lumière !

Néanmoins il remarqua que la couturière ne semblait pas vouloir prendre livraison du reste des tissus et il se permit de râler un peu.

Clarinha c'est lourd tout ça ! Ya aussi du tissu pour vos autres commandes.

Le pauvre Simon risquait bientôt de s'écrouler sous le poids des tissus. Il disposait d'une certaine forme physique, mais trente kilos de coupons variés à bout de bras, tout de même, cela dépassait ses capacités.

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Clarinha
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Ven 14 Sep - 13:53

-« Ah ? »

Prenant mon temps, j'observai la pile de linge derrière laquelle se cachait Simon. Ah oui ! La laine bouillie blanche qu'il me fallait pour coudre la houppelande et la cape de Selena. Beaucoup de laine bouillie, parce que c'était un ensemble complet, qu'elle avait demandé. Il me resterait plus qu'à attendre les livraisons de létice.
Du drap plus fin pour coudre quelques chainse. Et des coupons pour mon maître, Kéridil d'Amahir-Euphor, qui allait passer son premier hiver avec une couronne de Duc sur la tête, et souhaitait le fêter par quelque débordement de faste vestimentaire dont il avait le secret. Et un velours délicat pour un modèle que j'avais l'intention de me concevoir, sur mon temps libre, si j'en avais... Et d'autres tissus qui ne m'étaient pas destinés, ou qui avaient été livrés par erreur.

Je ne comptais pas charger mes bras au détriment de ceux de Simon. Il était là pour ça, après tout, et il serait trop heureux de filer vite et me laisser avec tous ces lots, les miens comme les autres, sur les bras. Et les autres, je n'en voulais pas.


-« O Simon entre, então, et ça faut poser och meuch na mesa. »

Simon, depuis qu'il avait fait irruption dans ma salle de travail et occasionné une blessure sanglante sur ma main, n'avait plus pénétré en ces lieux - du moins pas durant mes séjours à la Tour Jean-Sans-Peur. D'ordinaire, il frappait à ma porte, je l'accueillais d'un grognement, et selon sa requête, y répondais ou non.
Je l'y précédais avec un mélange de reproche et d'appréhension. Que se passerait-il, cette fois ? Il était si grand, si insondable, imprévisible... Je crois que je n'avais jamais croisé son regard, depuis des semaines, ou peut-être des mois.
J'allai vite à ma table et déplaçai l'escoffion en cours de broderie sur le buffet ; loin de sa maladresse, que je surestimais, parce que je ne voulais pas le croire capable de quoi que ce soit, sinon contrecarrer ma volonté. En la matière, je lui trouvais bien du talent.

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Ven 14 Sep - 19:03

Simon ne se vexait pas que Clarinha l'ignore ou refuse de le regarder. Il était habitué depuis longtemps à être traité ainsi, même si au sein de DTC, Yolanda-Isabel avait vraiment réussi à créer des liens avec lui. Linien aussi le traitait froidement, mais il attribuait cela aux cicatrices qu'il avait sur la joue. Enfin les deux choses n'avaient probablement aucun rapport, mais la logique de Simon trouvait cela cohérent.

Clarinha lui demanda d'entrer pour déposer ce qui l'encombrait, et il traduisit de façon empirique ses propos. Visiblement cela devait vouloir signifier sa table de travail, puisqu'elle écarta son ouvrage pour qu'il puisse tout déposer. Il ne se fit pas prier, remerciant le Ciel de lui permettre de garder ses deux bras intacts. Il stabilisa la pile de tissus sur la table de travail, et entreprit de prélever dans le tas ce qui n'était pas destiné à la couturière portugaise grâce à un vélin retraçant la commande.

Il y avait de la fourrure pour Linien, beaucoup de soie bleue, et Simon fit ainsi baisser la pile, reprenant sur un bras ce qui était destiné aux autres personnes de l'Atelier. Il se retrouva finalement face à un coupon de dentelle rouge, et fut marri de constater qu'il n'avait aucune idée concernant le destinataire de ce tissu.


Ah euh...

Simon tourna le vélin dans l'autre sens, regarda derrière, pencha la tête, se disant qu'il avait dut prendre la note dans un moment d'égarement, mais non, ce pan de tissu était véritablement non identifié. Cela troubla grandement Simon.


Bon, bah j'donnerai ça à Yolanda, parce que je vois pas à qui ça peut être... C'est à vous ?


Il présenta à Clarinha la dentelle, la regardant au passage.

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Clarinha
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Ven 21 Sep - 15:13

Je surveillai attentivement son ouvrage. Des fois qu'un coupon m'étant destiné passât sur la mauvaise pile... De fait, mes yeux fixaient ses mains, ses grandes, vastes mains, aux ongles coupés courts. Il n'était pas de ceux qui travaillaient la terre ou maniaient la hallebarde ; il avait des mains de clerc. Ses gestes étaient décousus - à mes yeux de couturière. Lui savait, très probablement, ce qu'il faisait. Nous fonctionnions différemment, trop peut-être. Était-ce ce qui me mettait mal à l'aise à son côté ? Ou son air de "rien n'est important" ?

Je voudrais importer à quelqu'un. Je n'importais pas même à mes parents, quand j'étais petite, alors... J'avais perdu l'espoir d'être quelqu'un pour autrui. Certains, néanmoins, savent bien faire semblant de s'intéresser à votre sort. Lui ne faisait même pas semblant. La vie glissait sur lui, et... C'était comme ces mains, c'était trop différent de ce que je pouvais être. Je l'enviais, d'une telle insouciance. Quand rien ne compte, vous n'avez rien, ou tout, pour vous distraire, parce que peu importe. Quand rien ne compte, rien ne vous atteint. Je lui en voulais d'y arriver, moi que la vie ballottait d'un maître à l'autre, d'un huis clos au suivant, de bras étrangers en bras étrangers... Sans jamais compter pour personne. Comptais-je pour ma maîtresse ? Peut-être, mais bien moins que les merveilles qui sortaient de mes doigts. Sans cela, elle ne m'eût jamais jeté un regard.

La pile sur la table diminuait, se divisant, croissant ailleurs.

Lorsqu'il eût fini, et me tendit la dentelle, je la saisis, effleurant sa main au passage. Un frisson douloureux me secoua le coeur. Cette dentelle, comme le ruissellement de gouttelettes de sang, figées, coagulées entre nous.

C'était de la belle guipure, mais j'ignorais à quelles fins...


-« Youlanda não porte do vermelho. Ça faut demander ao Linien. Ça est peut-être para oum roube de mariache... »

La dentelle rouge, pour une robe de mariée, c'était la grande mode, en France et en Empire. Je n'aimais pas cela, la dentelle... C'était trop fin, trop sournois. On vous voit, on ne vous voit pas, on voit un peu, on ne voit rien... Quant aux mariages... songeant à moi-même, et ce rêve qui jamais ne verrait le jour, j'osai un regard vers celui de Simon, et l'audace d'une question :

-« O Simon est marié ? »

Je réalisai qu'en fin de compte, je ne savais rien de lui. Rien de rien, sinon l'allure de ses mains.

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Ven 21 Sep - 17:06

Clarinha effleura les doigts de Simon, laissant une impression étrange à ce dernier. Elle prit la dentelle, sans la lui redonner toutefois.

Oh. Je donnerai ça à Linien, ou Sorianne peut-être... Je peux ?

Il lui tendit la main afin de reprendre le coupon. La dentelle rouge rejoindrait la pile des coupons destinés aux autres personnes de l'Atelier.

La question de Clarinha arrêta Simon dans son geste, alors qu'il allait reprendre le tas de tissus pour poursuivre sa distribution. Il posa son regard clair sur la couturière, semblant visiblement surpris par cette demande. Il n'arborait aucun bijou, aucune alliance pouvant afficher son lien avec une demoiselle ou une épouse, et n'avait jamais évoqué au détour d'une conversation un quelconque lien. Il avait bien remarqué certains regards de clientes, semblant appréciateurs, mais il n'avait jamais laissé penser à l'une d'elle qu'il souhaitait approfondir la relation commerciale pour quelque chose de plus personnel.
L'huissier sourit, semblant amusé à cette idée saugrenue : Simon marié. Bien peu s'étaient risquées à vouloir comprendre et aimer l'étrange Simon, qui vivait au milieu des lutins, tentait des expériences étranges sur Murphy, et qui évoluait dans le milieu féminin de la mode.


Bien sur que non.

Et dans un réflexe idiot, car il ne connaissait que peu la portugaise et son passé, à part certaines rumeurs (à laquelle donc il ne pouvait porter que peu de crédit).

Et Clarinha ?


Il avait repris sans réfléchir la formulation impersonnelle de la couturière.

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Clarinha
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Jeu 27 Sep - 11:39

Un morceau de dentelle qui va et vient, tout d'abord, et puis ma question, que je regrettai sitôt dite. Mais qu'importe, c'était fait.
Il répondait, peu soucieux de mon indiscrétion, et, bien qu'il eût pu s'en tenir là, il relança la conversation. Était-ce parti pour durer ? Je sentais mon coeur s'emballer, malgré tous mes efforts pour tenir la bride courte. Je posai mes mains sur la table, sur la laine bouillie douce à toucher.


-« Oh, eu... »

Quels mots pouvaient exprimer ma position et ma disposition à l'égard du mariage ? Quels mots que je veuille partager avec Simon ? Avec ce grand dégingandé de foldingue... Je me retournai et, lentement, me hissai sur la table, où je demeurai assise, cherchant mes mots, tête basse. Il avait de grands pieds.

-« Personne ne voudra épouser-me. »

Épouse-t-on quelqu'un sans savoir d'où il vient ? Et sachant d'où Clarinha vient, une lanterne rouge, qui, même le plus amoureux, voudrait épouser ce qui était un probable nid à maladies vénériennes, touché par mille hommes ?

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Jeu 27 Sep - 15:13

Simon regarda Clarinha s'asseoir sur la table, gardant le regard rivé au sol. Pourtant les lattes du parquet ne méritaient pas tant d'attention, malgré leurs failles, leurs variations de teintes... L'esprit de l'Huissier dériva un instant, alors que ses yeux parcouraient les lignes du visage de Clarinha.
N'était-elle pas un peu plus grande ainsi ? Alors pourquoi baissait-elle la tête de la sorte ? Simon pressentait néanmoins que quelque part, dans ses espérances et ses chimères, la couturière aspirait à relever la tête et à contempler le monde avec le regard de ceux doués de talent.
Il lui sourit doucement, même si elle ne le regardait pas.


Ils ont tort. Vous avez une belle âme.

"Ils", cette entité incertaine des gens normaux, de ceux que l'on courtise, que l'on admire, que l'on aimerait avoir pour époux ou épouse. "Ils", ceux dont Simon pensait ne pas faire partie. Le compliment était dit avec sincérité, Simon n'étant pas de ceux pouvant user d'hypocrisie. La simple idée même de tenter de séduire Clarinha ne l'effleurait pas en cet instant.
Car Clarinha était ce qu'elle était, une couturière enviée, la suivante d'une riche duchesse, un nom murmuré dans les salons cossus et luxueux de la noblesse pour qui voulait éblouir par ses mises fastueuses. Il ne doutait pas que son ascension n'était pas achevée encore.
Simon lui, n'était que Simon.

Il rassembla le tas de tissus destiné aux autres couturiers et s'apprêta à prendre congé de la couturière.


Vous devriez relever la tête.

Cela avait été dit avec gentillesse et peut-être... une forme de tendresse.

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Dim 30 Sep - 20:03

-"O... Obrigada."

J'avais songé à lui ouvrir les yeux, le secouer, lui faire comprendre tout ce qui nous séparait... Que j'avais été une catin, que je l'étais encore sans doute aux yeux de tant de gens, que jamais l'on ne pourrait m'aimer sans dégoût.
Mais quelque chose m'avait retenue. Il n'avait pas manifesté de curiosité, non. Il avait rétorqué par une amabilité, par une affirmation sans appel. Avais-je une belle âme ? Je n'en savais rien, rien vraiment. Je faisais mon ouvrage avec conscience, et je ne songeais pas trop à l'avenir, parce que je n'y voyais rien de radieux, sinon l'aura de mes maîtres qui donnait à ma peau de lusitanienne une opalescence ténue. Je ne croyais pas que ma renommée pourrait m'apporter mieux, et je ne comptais pas sur elle pour trouver un époux.
Alors, à quoi bon parler du passé ? Cela ne rimerait qu'à dégoûter Simon de ma compagnie occasionnelle, je n'en gagnerais aucune estime, je ne m'en sentirais pas mieux, et je n'avais rien à perdre, pour l'heure, à le cacher. Mon corps, même, n'avait développé aucuns stigmates de cette époque, et j'avais l'espoir encore de n'avoir pas dans mes humeurs corporelles l'un de ces maux qu'apporte la luxure et que je partagerais en même temps que je me donnerais.

Je descendis de la table, me remis sur mes pieds.


-"Bon journée, Simon."

Et de retourner à mon escoffion.

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Dim 30 Sep - 20:13

Quelques temps plus tard, je me fis apostropher à la porte de la Tour Jean Sans Peur, alors que j'en sortais pour aller aux étuves voisines purifier mon corps. C'était un messager, qui serrait en son poing un pli. Le hasard fut qu'il était pour moi, à ses dires.

Je le considérai. L'ouvris en chemin. N'y compris rien.
J'avais d'ordinaire bien du mal à lire les courriers en français, bien qu'ayant appris des rudiments de lecture et d'écriture en portugais. Le français, c'était une toute autre paire de manches ; la formation des mots n'est pas le reflet de ce que l'on prononce. Ainsi, bien des S ne se prononçaient pas, et des E, et je n'avais jamais réussi à comprendre comment "do--i-g-t-ch" pouvait être prononcé "doi". Dans ce mot, la moitié des lettres étaient là en vain... Ainsi en allait-il toujours avec le français ; de là venait que le lire ou l'écrire m'était douloureux. Je renonçai à lire mon courrier au bout de quelques mots. Malgré mes efforts pour trier le bon grain de l'ivraie, et les lettres à prononcer des lettres à assourdir, la tournure devait être de ces formulations précieuses qui vont aux lais et billets doux, et moins à la correspondance internationale. En un mot, j'abdiquais ma lecture.

Mon attention était toutefois piquée par la signature, car c'était un nom que je connaissais de loin ; nous y reviendrons.

Après mes ablutions et la purification de mon corps, je retournai à la Tour Jean Sans Peur, mes cheveux soigneusement tressés, encore humides, sous mon capuchon. J'allai dans mon office poser mon paquetage, puis, pli au poing, cherchais à quel étage se cachaient Simon et Murphy, hélant d'une voix basse, presque à contre-coeur :


-"Simon ? ... Simon ?"

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Lun 1 Oct - 12:34

Le greffier de l'huissier fut le premier à se manifester à la couturière, déboulant d'une pièce, levant ses yeux dorés vers la lusitanienne. Il miaula, fermant à demi les yeux, avant de tenter de se frotter aux jambes de Clarinha, ronronnant bruyamment.

Simon ne tarda d'ailleurs pas à se montrer, en provenance de la même pièce, appelant son chat.


Murphyyyyyyy !

Il stoppa net en voyant la couturière face à lui, se disant que c'était rare de la voir hors de sa pièce dédiée. Il se demanda si cela était bon signe, ou non.

Oh ! Bonjour Clarinha !

Puis au chat.

Psst, Murphy, arrête d'embeter la dame...

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Lun 1 Oct - 15:26

Je tentai un sourire à Simon, mais ne parvins qu'à détourner le regard avec une grimace. Je lui mis la lettre dans les mains, et ayant libéré les miennes, me penchai pour prendre Murphy. J'avais un tel besoin d'affection... Comment refuser ce qu'il était prêt à m'offrir ? Si je le découvrais assez sage, peut-être même l'inviterais-je à s'asseoir sur mes genoux, pendant mes travaux d'aiguille les moins encombrants.

À Simon, je dis, simplement :


-« Eu... não comprench a letra. »

Mon embarras était certain. J'avais déjà, quelques mois auparavant, sollicité Simon pour la lecture d'une lettre, mais avec... avec ma froideur habituelle. Et sachant que c'était un courrier relatif à la couture. Là, là... Je n'en savais fichtre rien. Ce pouvait être à propos de n'importe quoi. Et je n'arrivais plus à être froide avec Simon - en tout cas, plus de la même manière. Je m'en voulais d'être aussi dépendante d'autrui, je me maudissais de dévoiler mon jeu carte après carte, et c'étaient toutes des cartes basses... J'allais perdre, c'était inévitable.

Citation :
A vous, Clarinha, au nom dont nous ignorons les déclinaisons,
Qui tient des fées ses doigts,


    Demat,
    Salutations, aux accents bretons,

    Paix. Signée.
    Art sans frontières.
    Elles sont parfois cousues de fil d’or, parfois modifiées, comme autant de reprises grossières.
    Choletaise, nous sommes familière de ces considérations.

    Nous ignorons si vous êtes familière avec le Finistère d’où vous parviennent ces mots. Vous savez probablement, néanmoins, que vos œuvres en leur qualité ont su éveiller en territoire breton le vif intérêt des nanties en quête d’un raffinement qui, émissaire diplomatique par excellence, ne saurait être repoussé par péché de nationalité.

    L'hiver vient, ma dame, et pour nous y préparer, aimerions solliciter vostre remarqué talent afin de pouvoir lorsque viendra le froid nous garder de ses cruels assauts. Nous soumettons donc par icelle la présente requête à vos désirs et disponibilités, et vous fournissons ci-joints les croquis d’un vêtement qui conviendrait à nos hivernaux besoins.

    Acceptez pour un temps de caresser l'hermine soyeuse plutôt que de sentir le doux parfum du lys, tout de fil tissé soit-il. Nous vous serions obligée, et ne nous montrerions point ingrate.

A galon,

E San Brieg, d'ar Sul 30 a viz Gwengolo 1460

Chimera de Dénéré-Malines
Dukez Cholet, Baronnez Bubri



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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Lun 1 Oct - 20:02

La raison de la présence de la couturière était finalement assez simple et l'huissier se saisit de la missive que la couturière lui tendait. Leur relation ne semblait guère avoir changée, malgré leur récente conversation un peu plus personnelle. Elle s'adressait toujours avec lui avec froideur, mais Simon faisait avec.Il s'entichait petit à petit de la lusitanienne, fasciné par sa réserve perpétuelle, mais percevait très clairement que ce n'était pas un sentiment réciproque. Ainsi continuait-il d'agir avec elle comme à son habitude.

Oh euh oui, je vais vous traduire.
..

Simon, bien qu'il soit assez lettré pour lire et écrire le françoys et quelques rudiments de latin, prit plusieurs minutes pour déchiffrer l'écriture élégante et les tournures ampoulées de la noble bretonne. Une erreur de lecture et tout le sens de la missive pouvait être détourné.

Murphy lui se lova dans les bras de Clarinha, heureux d'avoir trouvé un nouveau pourvoyeur de caresses, qui plus est il sentait bon. Son ronronnement emplissait le couloir, faisant vibrer le chat même.

Simon reprit la parole.


Et bien, la duchesse de Cholet souhaite que vous réalisiez la tenue qui est décrite dans les croquis qui sont jointes à la lettre, en vantant votre talent, en espérant que vous acceptiez de travailler pour une bretonne.
En résumé.

La date doit être celle du 30 septembre.

Simon remit la lettre à Clarinha avec un sourire.

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Mar 9 Oct - 21:26

Je m'assis, chat dans les bras, et écoutai Simon d'une oreille convaincue. Ou conquise. Enfin, une oreille qui ne levait plus sa garde, qui laissait cette voix mâle y couler comme du miel. Etait-ce la tendresse d'un chat sous mes câlineries ?
Il me tendit finalement la lettre, que je pris pour l'abandonner aussitôt sur la guérite. Je n'y comprenais goutte, de toute façon. Je grattai pensivement la tête de Murphy en répondant :


-"Ca faudra répondra, mach eu nao peux... Ca faut dire, surtout, qu'a duquessa doit pagar en avant, si ela quere qu'eu envoie o tenoue na Bretagne."

Ma voix n'avait pas été aussi suave depuis longtemps ; et même, à bien y chercher, elle n'avait jamais été aussi naturellement suave. D'ordinaire, c'était le jeu, le théâtre de la vie, et lorsque j'y roucoulais, c'était méticuleusement, avec attention et précision, comme un inarrêtable papier à musique. Là... Je ne m'en rendais pas compte, je vibrai jute sur la même longueur d'onde que le ronronnement murphyesque. Une fois grave, effacée presque, une voix, en somme suave. Mes doigts pensivement erraient sur le croquis. Ce ne serait pas un problème, ça non... J'avais déjà prévu de faire cela pour Selena, et depuis que Simon m'avait apporté la laine bouillie blanche, j'avais même pu parachever mon patron. C'en serait une de plus, d'un gris qui est à mi-chemin de tout. Du jour ou de la nuit, de la mort ou de la vie... De la blanche neige ou de la noirceur d'un lac profond, d'un miroir sans au-delà. De l'amour ou de la haine. Le gris n'est pas neutre, non ; il est les deux violences à la fois, il est leur rencontre, il est leur choc. Un gris métallique, un gris solide, un gris violent. Cela se peut-il ?

-"O Simon pourra écrire chta letra ?"

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Sam 13 Oct - 21:23

Le tableau était plaisant, Murphy ronronnant dans les bras de la couturière, une image paisible si il en était. Simon se perdit un instant dans la contemplation du profil de la couturière, avant de remarquer qu'elle lui parlait.

Oui bien entendu, je vais le faire de suite.

Simon partit chercher un petit nécessaire d'écriture et revint avec un parchemin presque neuf, plume, encrier et un petit chiffon au cas ou la plume fasse des siennes. Avec un soin certain, il installa le tout sur la petite guérite et entama l'écriture du courrier.
Contrairement aux moments ou il prenait juste les notes des commandes, ou le fusain ne traçait que quelques traits ronds, l'Huissier prit ici le temps d'écrire proprement, d'une écriture stylisée qu'on ne soupçonnerait pas de la part de l'agent d'accueil gentiment loufoque.
Une fois les quelques lignes tracées, après avoir soufflé sur le vélin pour que l'encre sèche plus vite, Simon relut à l'attention de Clarinha ce qu'il avait écrit.


Citation :
A l'attention de Chimera de Dénéré-Malines, Duchesse de Cholet, Baronne de Bubri,
De la part de Clarinha, couturière de l'Atelier Douceurs Toiles et Couture,

Je suis flattée de vos propos envers mes talents, et vous remercie de votre confiance.

J'accepte volontiers votre commande. Néanmoins, puisque vous ne pouvez vous rendre en personne à l'Atelier sis en la capitale, je vous demanderai de payer d'avance les mil cinq cent écus que coute cette tenue, que je vous enverrai par retour de coursier.
Il me faudrait également vos mensurations, afin que la tenue soit seyante.

Rédigé à Paris,
Au mois d'Octobre 1460.

Il releva les yeux vers la couturière.

Cela vous convient ?

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Clarinha
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Dim 14 Oct - 20:55

J'ignorais ce que seyante voulait dire, mais le ton de la lettre ne laissait pas soupçonner rien qui fâchât son sens. Je hochai la tête à ce Simon qui avait, dans une attitude tout à fait normale, exécuté de bon gré ma demande. Où était l'homme suspect, loufoque et dérangeant que j'y avais vu jadis ?

Murphy s'étira dans mes bras et, souveraineté indépendante de chat, considéra que le temps des caresses était fini. Il sauta sur les dalles et alla s'asseoir un peu plus loin. C'était à propos : j'allai à Simon, de façon à n'être qu'à une paume de lui. Une idée saugrenue me traversa l'esprit, à cheval entre l'ardent désir et le frisson d'effroi. Mais nous étions désormais deux aimants : il bouge, je bouge. Il me rendait service, au-delà du normal.

Normal... Un mot qui revenait tant à mon esprit, et rien ne l'était moins. Mais qu'était-ce, une situation normale, pour un illuminé et une couturière tirée d'un champ de stupre ? Je songeai à ma maîtresse que je rejoindrais bientôt, qui m'avait fait appeler à son côté. Devais-je briser le filin invisible qui commençait de se fortifier, de s'amidonner, entre le grand huissier et moi ? Nous commencions seulement de nous connaître. Alors, au diable les scrupules... Mon idée trouva mes lèvres :


-"Qu'ech-que... o Simon veut, para remercier ?"

La suite lui appartenait. Un champ des possibles. Ce qui j'avais en tête, là, ne comptait pour rien.

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Mer 24 Oct - 19:57

A l'acquiescement de l'ancienne courtisane, Simon plia le vélin, qu'il scellerait par la suite pour l'envoi dans les lointaines contrées sauvages bretonnes. Murphy plia bagage et elle se leva, s'approchant de lui. Jamais elle ne l'avait été ainsi et l'Huissier se retrouva subjugué par les lèvres de Clarinha, qui prononçait cette phrase fatale.
Oh non, belle couturière, que ne venais-tu pas de faire pour tourmenter ce pauvre Simon ?

Cent, peut-être mille idées toutes folles les unes que les autres, certaines incluant des accessoires, d'autres non, d'autres avec un repas, d'autres la Seine, qui parcoururent l'esprit de Simon. Il fut submergé par l'éventail des possibilités qu'il pouvait répondre à Clarinha, mais également terrifié par celui-ci. A son arrivée à l'Atelier, bien entendu qu'il avait pu souhaiter obtenir les faveurs des jolies couturières, mais le temps passant, il s'était attaché au lieu et une certaine réserve s'était finalement installée de la part de l'Huissier envers les jolies dames qui peuplaient la Tour.

Mais il fallait maintenant répondre. Devait-il être courtois, audacieux, magnanime ? Peut-être fallait-il battre en retraite, car l'ennemi disposait de bien des atouts, dont certains, en tant qu'homme qu'il était, lui seraient probablement létaux ?

Simon balbutia alors et posa son regard sur une faille du mur, véritablement fascinante, cherchant à dompter les folles idées qui envahissaient son esprit.


Euh... je... Non !

Et comme si cela suffisait, Simon prit la fuite pour descendre au rez-de-chaussée, embarquant par la peau du cou Murphy qui feula méchamment à ce traitement peu habituel.

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Clarinha
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Mar 6 Nov - 10:53

[Distorsion temporelle inside]

La fuite. Peu de mots, je compris tout. C'était mieux, quand on parlait peu, j'avais moins de faiblesses, c'était un jeu à égalité. Ses regards fuyants, son balbutiement, ses talons tournés... Il avait en quelques secondes changé du tout au tout. L'avais-je troublé ? J'en souris. Cela augurait peut-être... Qui savait ?

Les choses firent que je dus ensuite partir, quitter la Tour Jean Sans Peur, pour la Bourgogne, au service de ma maîtresse. Quand reviendrais-je ? Qu'y trouverais-je ?
Le jour de mon départ, qui devait tout d'abord m'emmener en Artois, à une foire aux draps de Flandres, j'allai voir Simon. J'avais l'orgueil de croire qu'il m'en voudrait, si je partais sans le prévenir, sans le saluer. Non : je voulais qu'il en soit ainsi. Je voulais que mon départ ne lui soit pas qu'un événement du quotidien, parmi d'autres, la visite d'une cliente, l'irruption d'un messager, les roulades de Murphy. Puisqu'il fallait partir... Il fallait ferrer le poisson avant. L'hameçon, depuis l'autre fois, depuis sa fuite, titillait déjà sa lèvre, je le sentais. Je voulais le croire.

Toute vêtue pour le voyage, malles faites, prête à partir, ayant convenu la veille avec un marchand qu'il passerait charger les malles dans la matinée, j'allai toquer chez Simon...

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Mar 6 Nov - 15:18

L'huissier tourmenté, entre deux chasses aux lutins (ceux qui volaient une chaussette, et non la paire) s'était par la suite morigéné de son comportement. Il n'était pas vraiment inhabituel (que pouvait-il avoir d'habituel chez l'huissier), mais il goûtait à l'amertume du regret depuis ce jour-là. Alors qu'il devait demander certaines choses à la couturière, le délai d'une tenue, une précision sur la quantité de coupons de tissus pour cet horriblement cher velours, Simon s'était réfugié dans une froideur annonciatrice des saisons du crépuscule et de la nuit.
Incident ? Quel incident ? Ce n'était qu'une billevesée d'adolescent surpris par le contexte, voyons...

Même si parfois à l'aune d'une après-midi calme son esprit chevauchait sur des plaines romantiques, rêvant de fin'amor, bien vite il revenait à la raison, du moins le peu qu'il en avait. Clarinha, c'était un prénom qu'un seigneur ou un baron pouvait prononcer, en roulant le "r", une rose à la main, alors que la duchesse d'Amahir approuverait d'un signe de tête le futur hyménée. La couturière rosirait, non pas ce rose que l'hiver apporte sur les pommettes des donzelles, mais ce rose ému de l'attendrissement. On couronnerait alors sa chevelure brune, son doigt serait serti d'or et... généralement à ce moment là Murphy faisait les frais d'un brusque accès de mauvaise humeur de l'Huissier.

Novembre était là. Les commandes pour les tenues de l'hiver commençaient à s'accumuler et même parfois les vents automnaux apportaient dans les pièces du rez-de-chaussée l'annonce des jours rigoureux. A l'étage, ou se trouvaient les pièces accueillant les couturières et couturier, les braseros eux fonctionnaient assez pour ne pas que les mains habiles souffrent du changement de temps.
La porte toqua, alors que Simon avait presque achevé de s'habiller.


Murphy va ouvrir !
Suis-je bête, t'es qu'un chat...


Ainsi Simon alla ouvrir, achevant de boutonner sa chemise. Personne à l'Atelier ne s'offusquait d'un peu de chair dénudée, ainsi ouvrit-il sans pudeur. La pièce ou l'huissier vivait était, contrairement à ce que l'on pouvait imaginer, d'un ordre impeccable. Seuls les jouets du chat, pelotes de laine, balles en cuir, troublaient le décor. Une fenêtre un peu entrouverte apportait de la fraicheur à la pièce, dont l'Huissier ne semblait pas gêné. Quand on vivait de peu, on apprenait à oublier la morsure du froid.

Clarinha était face à lui, habillée pour le voyage et il lui sourit. Il savait qu'elle devait partir quelques temps avec la duchesse, même si il n'avait pas réalisé que le moment était venu.


Oh ! Vous partez donc aujourd'hui.

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Clarinha
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Jeu 15 Nov - 23:32

Je hochai la tête. Sur le coup, je ne savais pas trop que répondre. J'aurais voulu lui dire beaucoup de choses, j'aurais voulu hurler, laisser mon cœur exploser. Au lieu de quoi, j'eus le courage féminin de lui prendre la main. On comprend pourquoi courage et cœur étaient synonymes : dans les grandes occasions, les femmes en ont davantage. Prendre une main... C'est un geste très intime. Et chaste. S'il voulait le prendre pour de l'amitié, il le pouvait. C'était en tout cas, me semblait-il, la première fois que nous nous touchions sans gêne (enfin... s'il y en avait une, elle était tout autre que celle qui me faisait bondir d'électricité lorsqu'il ne faisait qu'effleurer ma main, dans le hasard d'une livraison de tissu, d'un grand chambardement de la Tour, ou de se croiser dans l'escalier étroit).

-« O Simon... Ecrira-me oum poco ? »

Je gardais les yeux rivés sur mes deux mains qui tenaient la sienne. Je portais des gants, fins, mais qui privaient cette poignée de mains du contact de nos peaux. Oh, que je voulais les arracher ! Que je me sentais noyée sous mes vêtements !

J'ignorais quand je reviendrais. Je ferais livrer mes dernières pièces depuis la Bourgogne, où... je m'attendais à trouver le courroux de ma maîtresse, et peut-être une interdiction de sortir, et peut-être une interdiction de coudre, et peut-être une interdiction de vivre.

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Lun 26 Nov - 10:43

Clarinha prit sa main, ce qui surprit Simon. Ils ne se touchaient jamais, ou si peu, et jamais de la sorte. Il ne repoussa pas le geste, l'appréciant même. Le contact du cuir des gants de la couturière était particulier, à la fois froid et sensuel, alors qu'il sentait sous sa paume se réchauffer la peau tannée. L'autre main de l'huissier vint se poser sur celles de la couturière, enserrant celles-ci un moment. Il sourit à la couturière, en répondant à sa question.

Bien entendu, il faudra bien que je vous communique les détails pour les tenues à coudre.

Ce n'était probablement pas la réponse attendue par la portugaise. Le contraste entre leurs mots et leurs gestes était assez étrange. Pour autant il ne lâchait pas les mains recouvertes de la couturière, peut-être avait-il simplement oublié, sur l'instant, qu'il les tenait. D'ailleurs le silence qui suivit ses mots lui fit comprendre la chose et il posa son regard clair sur leurs mains mêlées.

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Lun 26 Nov - 15:20

Du sourire de Simon était née une pirouette de mon coeur. On ne croit pas que quelque chose de si bien ancré en notre sein puisse tout soudain se débattre, briser ses liens et danser. Bien à l'abri de sa cache thoracique, mon coeur avait largué les amarres, sur un sourire, sur une main qui rejoignait la sienne.
Des mots de Simon, mots de collègue, mots si prévisibles que je ne les attendais pas, je n'avais tiré que des rides de tristesse aux coins de ma bouche pulpeuse. Ce n'était pas tout à fait une moue, c'était... Le signe d'une déception profonde, causée par des mots, et contre laquelle les mots ne peuvent rien. On ne guérit pas une blessure par l'arme qui l'a causée. Mes yeux étaient tombés sur nos mains jointes, et je me demandai ce que deux collègues avaient comme raisons de se serrer les mains.

Essaie encore.
J'avais eu du courage pour les lui prendre et pour lui demander de m'écrire. Je n'en eus plus pour lui montrer son erreur. Ce n'était peut-être pas une erreur. C'était peut-être ainsi qu'il fermait la parenthèse douce et tendrement chaste qui avait bercé mon séjour ici. Avec amitié. Ce n'était plus à moi de faire un pas en avant. Je commençais à croire que je m'étais trompée... Que le bonheur, c'est pour les autres. Qu'il n'avait jamais cherché à m'être agréable ; j'avais inventé cela moi-même et vu ce qu'il me plaisait de voir, et souligné ce qui, peut-être, avait toujours été dans son caractère, et qu'au départ je n'avais pas cherché à voir. Un sourire, par exemple. En vérité, il devait sourire tout le temps, et à tous les clients, et... peut-être me souriait-il depuis le début ? Peut-être qu'en fin de compte, ce que je prenais pour un sourire mû d'un sentiment, ce qui me faisait chavirer, ce que je croyais être le signe suprême de notre complicité naissance, ce n'était que le même sourire qu'il offrait à tous, à Yolanda, à Linien... Sans doute, après tout.
Je remuai lentement mes mains, dans ce geste qui d'ordinaire signifie à l'autre que l'étreinte est finie, qu'il est temps de relâcher la pression, permettre au temps de reprendre son cours.

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Simon Temple
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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Mar 27 Nov - 18:21

Elle ne répondit pas et voulut ôter ses mains. Simon les lui rendit, mais ne sut pas pour autant interpréter son silence. Les mains de Simon s'attelèrent alors à finir de boutonner sa chemise, même si il n'était pas vraiment très concentré sur cette tâche.
En cet instant elle aurait du lui dire au revoir et partir, et pourtant elle ne le fit pas. Simon eut envie de demander quand elle reviendrait, mais probablement ne le savait-elle pas elle-même. Au lieu de cela, il lui accorda un aveu, d'une voix douce.


Vous me manquerez...

Il y eut encore un silence et l'huissier se lança.

Je...
Je pourrai venir vous voir, si vous voulez ?


Clarinha pourrait toujours penser que ce serait pour lui amener des tissus, tout comme elle pouvait toujours dire non, à l'instant ou il doutait toujours de ses intentions.

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MessageSujet: Re: Une journée à l'Atelier   Mer 12 Déc - 15:33

Mon visage rayonna soudain. D'un sourire fermé, d'abord, lèvres jointes, qui s'étirèrent, s'ouvrir, d'où faillirent les éclairs de dents éclatantes. Une joie m'iradiait, une joie anodine, pourtant ! Yoyo émotionnel, mon coeur pirouettait. Cette fois, je voulais y croire. Il était temps de partir, mais pour une fois, j'étais heureuse, vraiment. Ce n'était pas un adieu, c'était un début. Je lui manquerais. Il me manquerait. Nous nous retrouverions. N'était-ce pas cela, l'amour ? Avoir confiance, savoir s'attendre ?

Je devais partir. On ne m'attendrait pas plus que de besoin. Je posai ma main sur l'épaule de Simon, et me hissai sur la pointe des pieds pour embrasser subrepticement son cou – il était trop grand pour que je pusse atteindre sa joue... quant à ses lèvres, je n'y songeais pas. Puis je soufflai :


-« À Seignelay, no Bourgougne, Simon. Você me manquerez tambem. »

Et je tournai les talons. Je ne voulais pas voir ses yeux, ses yeux déçus peut-être ? Ses yeux brillants sans doute. Je n'aurais pas le courage de repartir, si je croisais son regard : soit qu'il m'anéantirait, soit qu'il me ferait rester. Il avait toutes les cartes en main, désormais, et je dépendais entièrement de lui.

La suite...

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